(Ne tirez pas sur) la Natura ambulans

Thoreau s’y connaît en âneries, il carrelle son essai de tout un tas de fadaises petit peuple et s’imagine que son galimatias de pressentiments et de raison astigmate peut lui servir de boussole sûre. Le bonhomme toutefois n’est pas la moitié d’un con intéressant. Rarement il est possible de voir ceux qui se piquent d’écrire des essais se pencher sur autre chose que des affaires humaines, du moins, sinon, celles-ci prennent toujours le pas dans la course à la truculente vérité du néant ou du mal. Thoreau pourtant s’y penche, s’y courbe et se relève en homme alerte, bien sur ses jambes. Son Dieu peut-être lui sert de corset correcteur mais on l’entend plutôt grommeler contre son absence ou l’utiliser dans sa prose comme on passe le sel à table. Reste la marche, pas la flânerie du Baudelaire capturant en quelques crépitements la modernité grouillante qui roule à travers les derniers siècles en sale boule de neige mal tassée. La marche donc, la marche seule non.

L’important ici n’est ni le voyage ni l’arrivée, ni souffrir ni s’ennuyer, mais de bien se perdre. Mieux : savoir qu’on va se perdre et goûter serviette au cou le paysage inconnu pas encore lavé ni repassé par la main brutale et économe de l’homme. Et la propriété privée d’être comparée à une immense marche franchie – marche vers la ‘’civilisation’’ des comptables et du béton.

« Je rêve d’un peuple qui commencerait par brûler les clôtures et laisser croître les forêts ! J’ai vu des clôtures à moitié consumées, leurs extrémités perdues en plein milieu de la prairie, et un avare matérialiste accompagné d’un géomètre veiller sur les bornes de son domaine ; les Cieux s’étaient déployés autour de lui, mais il ne voyait pas les anges aller de-ci de-là, et il cherchait l’emplacement d’un vieux poteau en plein milieu du paradis. »

Non vraiment, la civilisation, « le monde » disait Leopardi, ne trouve pas vraiment grâce aux yeux d’un Thoreau moitié inquiet, moitié brillant, trois-quarts idiot. C’est un Montaigne américain, cultivé et maudissant de savoir que le savoir ne répond à rien, chérissant ce revirement salutaire. Il tricote malgré tout formidablement bien avec cette idiotie svelte et gracieuse pour laquelle tout peut se peser, tout peut être mis à l’essai. Il la rêve à coup de ronds de fumée bien placés et d’ombres projetées comme seule source d’un art de vivre humain. C’est son viatique mais c’est aussi le centre en forme de trou du cercle tracé par les détours de Thoreau.

« L’ignorance d’un homme n’est pas seulement utile, mais belle aussi, tandis que son prétendu savoir se révèle souvent pire qu’utile en sus d’être laid. A quel homme vaut-il mieux avoir affaire, à celui qui ne sait rien sur un sujet et, ce qui est extrêmement rare, sait qu’il ne sait rien, ou bien celui qui sait vraiment quelque chose dans ce domaine, mais croit tout savoir ? Ma soif de savoir est intermittente, mais mon envie de baigner ma tête dans des atmosphères inconnues à mes pieds est pérenne et constante. Le plus haut point que nous puissions atteindre n’est pas le savoir, mais la sympathie avec l’Intelligence ».

Ni bête ni Monsieur, Thoreau se retrouve le cul entre deux chaises, le cœur entre deux saisons mais avec la coquetterie gauche du sublime au bout des lèvres et l’on voit mal quoi lui demander de plus.

« A moins que notre philosophie n’entende le coq chanter dans chaque cour de ferme dans notre horizon, elle est dépassée »