Sur l’immortalité de l’âme

« Quand on déplace le centre de gravité de la vie non pas vers la vie, mais vers l’« au-delà »vers le néant –, on a enlevé à la vie tout centre quel qu’il soit. Le grand mensonge de l’immortalité personnelle détruit toute raison, toute nature de l’instinct, – tout ce qui, dans les instincts, est bienfaisant, favorise la vie, garantit l’avenir, désormais suscite la méfiance. Vivre de telle manière que vivre n’ait plus de sens, voilà qui devient désormais le « sens » de la vie … Pourquoi la solidarité sociale, pourquoi la gratitude envers l’origine et les ancêtres, pourquoi travailler en commun, faire confiance, poursuivre un bien commun et le viser ?… Autant de « tentations », autant de déviations hors du « droit chemin » – « une seule chose est nécessaire »… Que chacun, en tant qu’ « âme immortelle », soit à égalité avec chacun, que, dans l’ensemble de tous les êtres, le « salut » de chaque individu puisse prétendre à une importance pour l’éternité, que de petits cagots et des détraqués aux trois quarts puissent s’imaginer que les lois de la nature soient constamment violées pour leurs beaux yeux, – on ne saurait stigmatiser avec assez de mépris un tel excès des égoïsmes de tout acabit poussés jusqu’à l’infini, jusqu’à l’impudence. »

Nietzsche, L’Antéchrist, §43