Esthétique classique et univers tragique chez Mishima

L’essai d’Annie Cecchi tente de passer outre l’aveuglement produit par la mort spectaculaire de Mishima, l’excentricité anachronique de son caractère et son supposé fascisme (anti-démocrate et anti-communiste, nationaliste maladroit et idéaliste). Ce n’est pas pour autant tout à fait une analyse de l’œuvre de Mishima au sens d’un pâle commentaire qui s’échinerait sur le texte pour en suivre les ramifications les plus infimes. Il s’agit plutôt d’un portrait d’ensemble qui suit la démarche théorique et littéraire initiée par Mishima. C’est pour cette raison qu’Annie Cecchi, professeur à Paris III disparue prématurément, tente l’aventure de la comparaison.

L’idée centrale du livre inachevé consiste à voir l’œuvre entière de Mishima portée par une esthétique classique et un univers tragique (c’est pas du spoiler, c’est dans le titre). L’ouvrage débute par une présentation de la formation intellectuelle de Mishima. Ce dernier, contrairement à ses contemporains happés par le naturalisme marxiste ou le roman de l’intime, possède une solide culture classique tant en littérature japonaise qu’en littérature occidentale – arrivée alors sur l’archipel depuis moins d’un siècle. Mishima connaît bien les mythes grecs, se passionne pour Nietzsche, lit très tôt Radiguet, goûte peu Balzac, découvre Cocteau à travers ses films, voit en Thomas Mann l’un des plus grands du siècle etc. Selon Anne Cecchi, la motivation de Mishima à puiser dans ces classiques découle à la fois d’une volonté de résister à la modernité et à l’avant-garde comprise comme mode du jour, à la fois de puiser à une source intarissable que les siècles ont adoubée. C’est d’ailleurs le paradoxe d’un Mishima réfractaire à la modernité qui sait se servir de ses codes pour promouvoir sa carrière, le même qui assure la pureté du classicisme et lit les auteurs français du début du siècle comme des modèles du tragique.

Confession d'un mishimasque

Si la première partie s’attache à relire Confession d’un masque en tant qu’intention première et ultime de l’œuvre de Mishima – méthode avalisée par le rapport liant Mishima à Baudelaire, la deuxième et la troisième parties se consacrent point par point à révéler les liens que Mishima entretenait et tissait entre lui et la tradition du bushido, de ses martyrs (révoltes samouraïs vouées à l’échec, fils de samouraï complotant contre la montée du capitalisme, kamikazes), avec ses contemporains dont il se démarque franchement, avec la tragédie grecque et ses nô modernes, avec Radiguet, Cocteau, l’existentialisme sartrien, Sade, Baudelaire et surtout Bataille en qui Mishima voit un « Nietzsche érotique » et, plus qu’une influence, un penseur et écrivain proche.

A ce titre la comparaison opérée est encore plus éclairante sur la pensée de Mishima. Les points qui relient Bataille et Mishima sont d’une importance primordiale. C’est un même rejet nietzschéen de la société démocratique, un même combat conte la supposée décadence intellectuelle, une même haine pour l’esprit « des marchands d’Osaka » (capitalistes calculateurs et rationnels) et par conséquent un même éloge de ce qui est souverain, sans égard pour le confort et la petitesse bourgeoise de la sécurité, de l’empâtement psychologique ou physique. Ces différents thèmes sont bien sûr en partie la matrice de leurs œuvres, ce qui permet d’expliquer la familiarité que Mishima entretient avec Bataille. Pourtant, ce qui les sépare l’un de l’autre n’en est pas moins capital. L’esthétique classique de Mishima, bien qu’elle soit elle aussi habitée par la présence de la mort, ne voit pas en celle-ci le spectre effroyable et fascinant que Bataille recherche pour ses poussées vers l’abîme. Elle est au contraire le but de toute vie conçue comme œuvre d’art, ultime moment où corps et esprit sont censés s’ente-appartenir dans une extase presque indicible. La mort est cette explosion dont les éclats nombreux viennent purifier l’existence, sous le mode de la beauté baudelairienne. On sait chez Bataille qu’une telle optique serait à ses yeux une niaiserie idéaliste : la mort est angoisse, principe de continuité au même titre que la sexualité mais aussi plongée insensée dans le néant qui polarise le chaos de la vie elle-même. La sexualité qui abaisse à l’impureté n’a rien à voir non plus avec « les plaisirs de la chairs » que l’on devine dans Patriotisme où l’union consommée de la mort imminente et de l’amour des deux amants fournit le canevas tragique sur lequel le lieutenant peut s’éteindre. Enfin, la virilité et la passion de la maîtrise lié indiscutablement au sentiment de la communauté, plus encore d’une existence communautaire, se révèle incompatible avec la fascination de Bataille pour les délires aztèques dans lesquels Mishima, narquois, ne voit qu’un enfantillage incompatible avec sa révérence pour le Japon féodal.