Les forêts de Ravel

Le saviez-vous, nous fêtions samedi 7 mars 2015 le 140ème anniversaire de Maurice Ravel. Son boléro l’aurait fait plonger tête la première dans une postérité honteuse aux côtés du « prélude de Bach » mauranesque (Charles n’y est pour rien), de la marche funèbre de Chopin (si un jour j’en attrape un …) et de la Jazz Suite n°2 de Chostakovitch (mais si, la pub pour cet assureur). Pourtant en son temps Ravel fut célébré comme le plus grand compositeur vivant. Maintenant il est mort, désolé si vous n’étiez pas au courant. Ne riez pas, c’est possible, pas grand chose n’avait été prévu par les pouvoirs publics pour célébrer son anniversaire sinon par les indispensables Amis de Maurice Ravel qui invitaient ce jour-là à se retrouver autour de l’auteur de ce livre. Car Ravel était aussi et, ici, surtout un personnage fascinant. Patriote sans fard, il parvint à faire empêcher qu’aboutisse la pétition de Saint-Saëns et d’Indy pour interdire de jouer en France les compositeurs autrichiens, italiens et allemands vivants. Fleuron du style français, il passera ses nuits dans les clubs de jazz et regrettera le mépris des américains pour cette « musique de leur futur » (« Vous, les Américains, prenez le jazz trop à la légère. Vous semblez y voir une musique de peu de valeur, vulgaire, éphémère. Alors qu’à mes yeux, c’est lui qui donnera naissance à la musique nationale des États-Unis. » confiait-il à un journal américain). Musicien ouvert aux influences, il semble trouver sa touche dès ses premières œuvres. Enfin, élevé à la capitale et amoureux de l’ivresse que lui procure la vie parisienne, il passera le restant de sa vie à la campagne à partir de 1917 dans son fameux Belvédère.

Belvédère

C’est l’intimité de ce Ravel que retranscrit dans une langue claire et racée Michel Bernard. Suivant Ravel dans ses tentatives désespérées pour être incorporé alors que deux kilos lui manquaient, on le voit sillonnant les routes de la Meuse, stationnant à Bar-le-Duc, poussant jusqu’à Verdun, revenant à Paris ayant fait son devoir de citoyen. De retour à la vie civile, Ravel est changé par la guerre et bien sûr vieilli par elle. Les blessés qu’il a vu, ces corps mutilés, ces têtes arrachées creusent davantage le sillon du caractère à moitié solitaire et altier d’un Ravel maintenant seul face à ses démons, le décès de sa mère étant survenu en 1917. C’est le contact renouvelé avec la nature, ces oiseaux qui sous les tirs de l’artillerie lourde continuaient de chanter, ces arbres saignants dont la sève coulante horrifie les paysans et cette campagne à taille humaine qui construisent à nouveau autour de Ravel l’ambiance propice au travail de la musique. Ravel était un compositeur dur à la tâche qui, comme le Mallarmé qu’il lisait et aimait, se démenait devant sa page, attendant avec patience et fermeté l’envol promis et assuré de l’inspiration sous les coups de fouet du labeur quotidien.

A ce titre, le livre de Michel Bernard retranscrit dans sa prose le jeu des sens d’un Ravel avec toute la préciosité et la délicatesse nécessaire. Si le danger de la fadaise rôde ici comme ailleurs, c’est avec sensibilité et douceur que l’auteur s’amourache du frêle Ravel ambulancier et conte, sans aucun égard pour le rythme, la drôlerie digne de son engagement. Une fois la guerre terminée, c’est un Ravel neurasthénique – le mot est d’époque – qu’il nous présente comme musicien par-dessus tout, sorte de musicien absolu dont ni la mort ni la douleur ne peuvent l’écarter du désir de son œuvre. Ravel met tout en œuvre pour retrouver cette source créative que la guerre et la mort de sa mère avaient tari, l’ayant fait soldat Ravel pour l’occasion. La véritable mort de Ravel, celle du musicien, vient achever la courte bio-fiction par une version miniature du naufrage européen du début du siècle.