Le Bréviaire du chaos

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« Un homme digne de ce nom, au siècle d’à présent, ne croit à rien et s’en fait gloire » (p. 23)

Wikipedia annonce fièrement qu’Albert Caraco est un pessimiste nihiliste. A mon trop humble avis, c’est un mélange confus et pailleté. Je dirais plutôt qu’il correspond davantage à l’image d’Épinal que l’on se fait aujourd’hui de cette tendance c’est-à-dire celle d’un pessimisme désincarné, objectif, s’appuyant sur des analyses économiques et sociales (je n’ose pas dire sociologique) parsemées dans une œuvre dense et hautaine. Il ne s’agit pas ici, en apparence et au premier degré du moins, d’un individu prenant la vie pour une bombe à retardement et broyant sempiternellement du noir. Sa bête noire justement, et celle de l’humanité par la même occasion, ce n’est pas la condition humaine ou la finitude, la mort qui rend le monde absurde mais la récente « masse humaine ».

« Le monde est plein de gens qui rêvent de mourir, en entraînant les autres dans la mort. L’on dirait que les hommes en surnombre distillent un poison, qui se répand sur l’univers et qui rend l’œcoumène inhabitable. Ainsi l’Enfer, loin d’être le néant, est la présence » (p.91).

Conséquence de ce surnuméraire : les humains sont tellement nombreux que la vie humaine n’a plus de valeur. Nos religions révélées et leurs relais athées (oui toi là au fond, l’humaniste républicain tenté par le nouveau communisme) nous ont enseigné que la fécondité était chose à valoriser et privilégier entre toutes – promesse d’immortalité (le fameux nom propre), démonstration d’amour de la vie ou plus vraisemblablement impératif naturel, devoir au regard de la nation, de la société, de la famille puis de sa famille (« quand est-ce que tu me feras des petits-enfants ? » « Me feras-tu un bébé pour Noël ? »). Ainsi l’humanité a vu naître la « masse de perdition », cet agglomérat de bêtes humaines aveugles, d’insectes, d’individus utiles pour les deux acteurs principaux de ce que Caraco appelle l’ordre : les dirigeants politiques, plus cyniques mais aussi plus bêtes que la moyenne, et les prêtres, préférant amener l’humanité à sa perte plutôt que d’avouer et de s’avouer leurs propres erreurs.

« La vie n’est pas sacrée à partir du moment où les vivants pullulent, celle des hommes en surnombre n’a pas plus de valeur que celles des insectes et les soldats, morts à la guerre, ne sont pas davantage aux yeux de ceux qui les y mènent » (p.80).

Ce fardeau de l’humanité qu’est son nombre ne se réduit pas à une simple pleurnicherie d’hygiéniste, c’est entre beaucoup d’autres un des chemins qui va mener le règne de l’Homme a sa fin, le faisant dérailler hors des voies tracées de l’Histoire afin de l’amener – oh surprise – en dehors de la parenthèse créée par l’Homme, dans une Terre où domine le principe féminin.

« L’ordre à venir sera le tombeau de l’Histoire et ce n’est qu’à ce prix que notre espèce survivra, nous devons sortir de l’Histoire et nous n’en sortirons que par les femmes, la domination des femmes nous affranchira de sa tutelle et lèvera son hypothèque. Alors et seulement alors le temps ne sera plus et – comme avant que le temps fût – l’intemporel deviendra le climat de chaque jours ; alors et seulement alors la Terre épousera le Ciel et la Hiérogamie remplacera le Sacrifice, alors et seulement alors la fin du monde, que nous habitons, prendra sa raison d’être et nous n’aurons plus à la redouter » (p.76).

Tous les chemins mènent à la dévastation : surnatalité dans les chaumières, dialectique chez les universitaires et exploitation pétrolière (ok ça c’était pour la rime). Il n’empêche que ce catastrophisme qu’on appelle aujourd’hui improprement pessimisme – Caraco est un prophète – est loin d’annoncer uniquement des mauvaises nouvelles. Enfin, pour nous autres c’est mal barré, on est même dans la merde jusqu’au cou : « Nous ne pouvons éviter le malheur ni sa logique sans défaut, nous sommes condamnés à subir le déroulement des phases, les unes prévisibles, les autres imprévues, nous n’arrêterons pas le mouvement, qui nous emporte […] Nos descendants, réduits à quelque fraction infime de l’humanité présente, hériteront d’un monde ravagé, dont la beauté ne sera plus qu’un souvenir ».

Pourtant j’ai quelques raisons de penser qu’il n’y a pas lieu de ranger ce livre de Caraco dans le même rayon que le Précis de décomposition de Cioran. Trois choses les séparent radicalement à mes yeux. Premièrement Cioran était marié là où Caraco s’est très vite désintéressé autant des femmes (grâce à « Madame Mère » qui lui apprit à voir en elles – et en elle d’après Caraco – l’hystérie et la vanité comme principe de persévérance dans l’être) mais également des hommes. Cioran est marrant, il se prend pour un moraliste français alors forcément il tente la vanne et ça marche plutôt bien. Dans ce Bréviaire du Caraco on ne rit ni ne sourit pas une seule fois – sauf si l’on choisit de ne pas prendre au sérieux les imprécations du sieur quadrilingue (ce qui est toujours possible, dans ce cas tout est marrant et perdu à la cause du premier degré). Enfin dernier trait distinctif, Cioran est un existentiel là où Caraco est un païen extrêmement froid et radical, le croisement entre un esthète élitiste et un écolo cartésien. C’est cette position bien casse-gueule qui l’emmène parfois dans les terres d’un racisme (je pense à quelques aphorismes bien acides sur « les trois races ») bien qu’il me semble l’utiliser à la manière nietzschéenne, tâtonnant entre la géographie du concept et son brutal potentiel explosif (« Nous n’éviterons ni la Faim ni le Racisme et nous ne pourrons nous soustraire à l’un qu’en nous abandonnant à l’autre, nous nous ferons un jour Racistes pour manger, nous serons hommes de besoin au pire sens que le mot prend, nous serons Matérialistes et Racistes » p.121).

« Le retour à la source est le premier devoir ou c’en est fait de l’homme. Aussi les rares penseurs dignes de ce nom s’occupent-ils d’ontologie et d’étymologie, afin de réatblir une métaphysique, alors que les petits esprits, soucieux d’être avec la mode, s’abîment dans la contemplation du social, ce détail subalterne. Car la société n’est rien […] c’est la mêlée des somnambules spermatiques » (p.33)

Ces quelques éléments démontrent à mon sens la possibilité qu’il puisse exister un prophète faisant allégeance à un pessimisme temporaire. Pour autant est-ce que le bonhomme échange notre malheur contre un avenir idéal et radieux ? C’est véritablement ici que les problèmes se manifestent dans toute leur virtualité agaçante. Amen au défaitisme et à la mort de l’Ordre (ordre moral, religieux, politique et historique pour faire court) mais est-ce que cette simple catastrophe dans laquelle nous nous conduisons nous-mêmes suffira pour laisser aux bribes de l’Humanité le souvenir de cette cuisante erreur de la surnatalité, de l’abscondité de la vulgarité et de l’avancée inéluctable du nihilisme passif et actif ? Est-ce que tout ce tintamarre suffira pour quitter la systématique confusion spirituelle, l’anti-naturisme des religions et des morales, conjurer l’oubli des idées claires et distinctes (sic) ? Il y aurait une énorme naïveté du solide roc Caraco, prêchant pour une Humanité féminine sonnée par notre chaos pseudo-Ordonné (« l’alliance de l’esprit de système et du désordre ») et notre insalubrité permanente. Je me laisse la latitude d’en juger en approfondissant les autres œuvres méconnues du Monsieur.

 « C’est l’immortalité qui sauvera le monde, c’est le relâche et la mollesse, c’est le refus des sacrifices en tout genre et l’abandon des vertus militantes c’est le mépris de tout ce que nous jugeons  respectable et le consentement à la frivolité, c’est l’efféminement qui nous libérera du cauchemar où la virilité nous achemine et dont elle ne reviendra jamais, parce que l’homme est l’époux de la mort et que la mort préside à ses démarches » (p.41).

Pour terminer et sans toutefois vouloir être complet, il me faut tenter de partager le plaisir que l’on peut prendre à lire le Monsieur – enfin sauf si vous êtes du genre à ne pas lire Heidegger parce qu’il/sa philosophie a été nazi ou Machiavel parce qu’il conseille de tuer les enfants de sang seigneurial. Certaines formules rappellent clairement le Gai Savoir de Nietzsche voire, sans qu’il l’ait lu je pense, dénote la même attitude que celle de l’étrange WASP qu’était Lovecraft. Here comes donc un petit florilège qui commence par une dédicace à la Manif Pour Tous :

« A présent les Onanistes et Sodomites sont moins coupables que les pères et les mères de famille » (p.126)

Caraco contra les hippies :

« Et si nous marchons au-devant de leurs armées, ornés de fleurs et les mains nues, en leur prêchant la paix, ils feront comme les Mongols au Moyen-Âge, quand trente mille pèlerins bouddhistes désarmés s’offrirent à leurs coupes, en l’espérance de toucher leur cœur : ils les exterminèrent tous, après un moment de surprise. Et quand on me dirait que les Mongols sont devenus bouddhistes, je répondrais à cela que les pèlerins sont morts. »

Bitch please

 Et pour finir un nihiliste chez les Verts :

« Le refus de sacrifier aux dieux et d’honorer leurs prêtres, en vérité, ne fera plus mourir personne, mais l’ignorance de l’écologie et le dédain de la biologie préparent à l’espèce entière les lendemains les plus tragiques » (p.115)

Quelques liens utiles :

  • Le livre est disponible en ligne à cette adresse.
  • Un site consacré à Monsieur Caraco.
  • Un court mais fascinant portrait de Caraco par Roland Jaccard, nihiliste de son état.

2 réflexions sur “Le Bréviaire du chaos”

  1. Beau match Cioran / Caraco. Je n’ai pas lu Caraco mais je vais aller voir ce bréviaire chaoteux.

    1. J’en ai été d’autant plus réjoui que j’ai toujours cherché en Cioran les traces de lectures du Nietzsche joyeux dans la catastrophe. Et il me semble que Caraco est en mesure d’incarner cette relève française d’un nietzschéisme (l’isme fait peur) plus fidèle au penseur climatologue qu’était Friedrich. Comme pour le dernier Nietzsche, je ne peux d’ailleurs que te conseiller d’évoluer avec beaucoup de lenteur et de méfiance dans les aphorismes du bonhomme qui peuvent vite tourner à la sauce aigre d’un eugénisme décadentiste.

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