Le beau danger avec Foucault

L’entretien de 1968 entre Claude Bonnefoy et Michel Foucault reposait sur un marché qui à l’origine ne plaisait pas beaucoup à Foucault. Les questions n’étaient pas déterminées à l’avance et rapidement, Foucault vit Claude Bonnefoy s’enfoncer dans la révélation biographique, mêlant pourtant avec tact et doigté l’anecdote à de solides attaches sur l’œuvre. Et, comme toujours, le caméléon Foucault trouvait là une nouvelle manière de discourir. Le beau danger de cet entretien, il se trouve dans le dévoilement de la cuisine de Foucault, son rapport à l’écriture, à la mort des autres dans l’écriture comme son père avec le corps de ses patients, de la théorie à la page et du « bonheur d’exister qui est suspendu à l’écriture ». Certes on y trouvera un Foucault plus intime qu’à l’accoutumée, volontiers plus psychanalysant avec une méfiance amusée mainte fois reconduite à l’égard des tentatives de reductio ad qui viendraient.

Je sais bien que je ne devrais pas vous dire toutes ces choses, ou plutôt il me plait de vous les dire à vous, mais je ne suis pas sûr qu’elles soient bonnes à publier. Je suis un peu effrayé à l’idée qu’elles seront un jour connues (p.41)

La démarche derrière l’Histoire de la folie à l’âge classique et Les Mots et les Choses n’en apparaît que plus confondante car elle prétend inaugurer une nouvelle forme de pesée, de mesure de la distance qui nous sépare de siècles européens passés et bel et bien révolus. Aucune tentative de trouver un modèle ni de réinjecter de l’ancien dans le neuf mais simplement un aplanissement des différences d’intensité et de nature qui structuraient des époques entières.

http://referentiel.nouvelobs.com/file/7459042-l-invention-de-la-sexualite-la-derniere-lecon-de-michel-foucault.jpg

Derrière ou contre le voyeurisme du lecteur, le nietzschéen Foucault n’abandonne jamais le masque de l’objectivité pour jouer au jeu de l’interrogatoire de l’auteur sommé de s’expliquer. Or le propos même du Foucault de cette époque est en partie d’apporter un changement de regard capital sur ce type de procédé, sur ces morales d’état-civil et ces marottes d’auteur pris d’ἐνθουσιασμός. En réponse, Foucault présente sa lithographie sous le jour de sa conception dans les interstices de la biographie et du processus d’objectivation de l’écriture voulue scientifique.

Comment se fait-il qu’une œuvre comme celle-là [celle de Raymond Roussel], qui vient d’un individu que la société a déclassé – et par conséquent exclu – comme malade, puisse fonctionner, et fonctionner d’une manière absolument positive, à l’intérieur d’une culture ? […] On s’aperçoit qu’à l’intérieur d’une culture donnée, il y a toujours une marge de tolérance à la défiance qui fait que quelque chose qui est pourtant médicalement considéré avec défiance peut jouer un rôle et prendre une signification à l’intérieur de notre culture, d’une culture. C’est ce fonctionnement positif du négatif qui n’a cessé de me préoccuper. Je ne me pose pas le problème du rapport œuvre-maladie, mais du rapport exclusion-inclusion : exclusion de l’individu, de ses gestes, de son comportement, de son caractère de ce qu’il est, inclusion très rapidement et finalement assez facile de son langage. (p.51)