La révolution contre la raison

Il n’y a pas de cheval de Troie dont n’aie raison la Raison (en général). La grandeur indépassable, irremplaçable, impériale de l’ordre de la raison, ce qui fait qu’elle n’est pas un ordre ou une structure de fait, une structure historique déterminée, une structure parmi d’autres possibles, c’est qu’on ne peut en appeler contre elle qu’à elle, on ne peut protester contre elle qu’en elle, elle ne nous laisse sur son propre champ que le recours au stratagème et à la stratégie. Ce qui revient à faire comparaître une détermination historique de la raison devant le tribunal de la Raison en général. La révolution contre la raison, sous la forme historique  de la raison classique, bien sûr (mais celle-ci n’est qu’un exemple déterminé de la Raison en général). Et c’est à cause de cette unicité de la raison que l’expression histoire de la raison est difficile à penser et par conséquent aussi une histoire de la folie, la révolution contre la raison ne peut se faire quand même, selon une dimension hégélienne à laquelle, pour ma part, j’ai été très sensible, dans le livre de Foucault, malgré l’absence de référence très précise à Hegel. Ne pouvant opérer qu’à l’intérieur de la raison dès qu’elle se profère, la révolution contre la raison a donc toujours l’étendue limitée de ce qu’on appelle, précisément dans le langage du ministère de l’intérieur, une agitation.

Jacques Derrida, L’écriture et la différence, « Cogito et histoire de la folie »