La philosophie sans principe

Si vous lisez régulièrement Existential Comics, vous avez eu l’occasion de voir l’auteur se moquer du style de Thoreau. Thoreau écrit comme si chaque phrase devait devenir une citation sur wikiquote… et wikipedia ne s’y est pas trompé. Néanmoins, cela ne l’empêche pas de placer quelques bonnes formules et de se rendre charmeur à défaut d’être précis. « Ne lisez pas le Times, lisez l’Eternité »

thoreau woods

C’est que Thoreau exhorte :

  • à descendre des grands chevaux de la « civilisation » occidentale (salariat, outrance de la propriété privée, ridicule de la politique pseudo-démocratique et donc danger d’un gouvernement des hommes)
  • à éduquer son esprit comme on le ferait, au mieux, pour celui d’un enfant

Contrairement à l’Emile qui finit en eau de boudin c’est-à-dire en stoïcien, Thoreau tire son originalité de la voie qu’il prend : celle d’une tempérance à nœud papillon (lyrique) parfois mal placée. Qui n’est pas d’accord sur le papier avec le caractère inutile du travail moderne ? Jeter des pierres d’un mur à l’autre et recommencer n’a plus rien à voir avec le fait de travailler « virilement et honnêtement » pour obtenir quelque chose d’autre qu’un salaire. Ah qu’il est beau mon portrait d’un marxiste acheté à Jardiland !

Le but recherché par un travailleur ne devrait pas être de gagner sa vie, d’ « avoir un bon travail » mais de bien accomplir une certaine tâche. En outre, d’un simple point de vue pécuniaire, la ville ferait des économies en payant suffisamment ses employés de façon qu’ils n’aient plus l’impression d’accomplir leur travail pour de basses considérations, c’est-à-dire simplement pour gagner leur existence, mais pour un but scientifique voire moral […] Je vois parfois des offres d’emplois destinées à des jeunes gens actifs, comme si faire preuve d’activité était la seule valeur à porter au crédit d’un jeune homme.

Mais non, Thoreau ne se fait ici critique du travail et de la patte de l’homme que dans ses travers dénaturant. Car Thoreau croit dur comme fer à la possibilité d’une relation plus authentique (le beau mot) aux paysages, aux rythmes des saisons, au décorum naturel. Il croit aussi à une liberté hors des fers de la société galopante, liberté réduite à la solitude en société et à un jeu en forêt. Il croit à une nature humaine meilleure lorsqu’elle a re-mythifié la vie quotidienne.

Cela n’empêche pas le bonhomme de se balader avec plaisir des deux côtés de la voie ferrée, voyageant en imagination depuis New York dans ces terrains enneigés et gagnant sa vie comme arpenteur (comme le narrateur du Château de Kafka tiens) ou conférencier. Reste l’exhortation à « laver les carreaux » de son esprit, à en nettoyer le sol des ordures journalistiques (bonsoir Nice) et de tout le bavardage qui sert de noyau à toutes les conversations. Thoreau semblait être heureux de ce grand remplacement de son mobilier mental. Mais rien de neuf sous le soleil, si l’on retire le barda transcendantaliste, c’est le mode de vie philosophique qui est conté.

Que de choses à propos desquelles nous devrions bien nous demander si elles valent la peine d’être connues, si c’est notre intérêt que de laisser passer leur chariot de colporteur – au petit trot ou même simplement au pas – sur ce pont, sur cette arche glorieuse grâce à laquelle nous espérons finalement passer du bord extrême du temps au plus proche rivage de l’éternité !