La Désobéissance civile

S’il y a une partie de l’œuvre de Thoreau qui n’a pas vieilli, c’est bien son versant politique. Peut-être parce que Thoreau a l’habitude d’aller au plus simple et d’y aller directement, le rendant deux fois convaincant. Et puis cet individualisme mâtiné d’une sorte de libéralisme sans idéologie économique (qu’elle soit étatiste ou anarchiste) n’a de cesse d’avancer dans le bon sens, se suffisant à lui-même car il ne promet rien en dernière instance (quelque chose comme « on verra bien »). Le bon sens n’est-il pas la chose de l’Amérique la mieux partagée ? Ben non, Descartes a raison et la morale provisoire de Thoreau, qui dure, consiste à agir lorsque l’action est soutenue par des principes et à ne pas cautionner, ne pas agir, lorsqu’elle ne l’est pas. L’exemple du paiement des impôts n’a rien du chichi lecteur de Contrepoints qui geint de pas pouvoir choisir son assurance santé – question pourtant primordiale pour la liberté innée humaine naturelle de la vraie nature pas du tout artificielle magueule (« et ta sœur ? » comme dit Cravan).

Non, Thoreau veut bien payer les impôts si ça entretient les routes, si ça entraîne des passions joyeuses aussi, mais il refuse de soutenir un Etat esclavagiste ou qui fait une guerre injuste (encore un effort Français). Thoreau ne demande pas de lire le Monde Diplomatique, il ne demande rien aux autres non plus, à ses « estimés voisins ». Il s’étonne simplement qu’un Etat qui se prétend démocratique, pourfendeur de tyran, choisisse la prison comme meilleur lieu pour ses dissidents. Au trésorier des impôts qui vient le voir une fois l’an, il ne dit pas « tu es un con et l’esclave zélé de ton maître », il lui dit « pourquoi fais-tu ça ? es-tu d’accord pour faire ce métier qui fournit les balles pour les cadavres des mexicains ? ». Il y a aussi cette belle modestie et ce réalisme faisant de Thoreau un citoyen au sens minimal : les problèmes sur lesquels il ne veut pas avoir de prise ni de responsabilité, il fait tout pour en être dégagé. Il ne voit pas pourquoi il voterait pour un représentant simplement parce qu’il appartient au parti qui a sa sympathie (encore un autre effort Français).

« Le Peuple c’est moi » dit l’Etat

Ceux qui envoient des pétitions, font des congrès contre l’esclavage, applaudissent les soldats refusant de s’engager dans une guerre injuste, lui semblent bien hypocrites de continuer à payer leurs impôts. Ils refusent d’y mettre du leur et attendent, pour que l’esclavage soit aboli par un vote, qu’il n’y ait plus que ça à faire (voter). Si mille citoyens refusaient de payer leurs impôts, au risque de passer par la case prison et saisie des biens (« le seul endroit… »), l’esclavage serait aboli sur le champ. C’est une manière de penser toute pénétrée d’individualisme et d’optimisme à l’égard de ses congénères, qu’un égoïsme moral existe et qu’il déteigne sur un égoïsme politiquement moral (on a vu moins enthousiaste !). Quoiqu’il en dise, Thoreau semble malgré tout s’estimer supérieur à ses voisins dont il fait mine de ne pas comprendre la logique égoïste imbécile (parce que courte de vue, sans grande vision ni principe). Peut-être notre H.D était-il trop naïf, persuadé que l’apparence de bien et la « voie droite mais inutile » que suivaient ses voisins ne leur rapportait pas réellement autant que sa voie propre. C’est bien là tout l’enjeu de ses admonestations : il y a un perfectionnisme moral presque exagéré qui lui permet de dire avec Emerson : « ce que je peux recevoir d’une autre âme n’est pas une instruction mais une provocation ».