Gilles Berquet

On voit à tort en Gilles Berquet un photographe érotique, porté sur le fétichisme voire le sadomasochisme et ses dérivés affriolants. A mon avis, raisonnailler comme ça c’est choisir la pire manière d’aborder un artiste (et celui-là en prime) mais aussi en même temps méconnaître les aléas érotiques des échanges SM – je dirais presque que l’un ne va pas sans l’autre. Par-là on se masque immédiatement ce qui fait la spécificité du monsieur et de son œuvre en plus de continuer à propager les clichés à la peau dure. Tiens parlons-en justement du monsieur.

 

Né en 1956, Berquet suit une formation de peintre avant de se tourner vers la photographie « avec la volonté de produire des images de l’esprit et non des reproductions de la réalité ». Quels que soient les thèmes que l’on voudrait accrocher à la pratique de Berquet, il semble que ça soit toujours cette même intention qui l’anime : fabriquer une photo et non dupliquer bêtement une réalité soit disant originaire ou unitaire (pire : en faire un témoignage de pratiques inhabituelles). Loin de la niaiserie d’une photographie sentimentale, de la retranscription d’un sentiment (on s’en fout) et de la pure et simple branlette intellectuelle (« la photographie qui pense » comme on dit), notre photographe me semble plutôt à l’opposé de l’idée d’une capture utopique du réel, lui préférant la bizarrerie du phantasme, l’abstraction de la fantaisie et la projection esthétique.

Or que signifie fabriquer une image pour un photographe ? Le procédé est toujours double (de fait il l’est pour Berquet), il consiste soit à travailler avec minutie sur la théâtralisation du donné brut – l’arrière-fond, le modèle, les accessoires, les postures, le corps du modèle – soit à s’attarder sur la matérialité du rendu de la photo, sur l’équivalent de la pâte du peintre. Si je dois dire que personnellement je suis beaucoup plus touché par le premier travail, le deuxième a lui aussi son mérite comme le montre la délicate attention portée à ses travaux les plus anciens.

Il va de soi que c’est l’union de ces deux capacités, celle d’une réflexion esthétique couplée à un faire sur le rendu final, sur les propriétés physiques de l’image qui fait tout le charme de la photographie de Berquet. Mêlant l’austérité d’une table de café à l’allure d’une jeune vierge s’armant d’un gode, l’étrange bruissement d’un rideau couleur de jade à la complète nudité d’une incroyable femme au crâne rasée chaussée d’escarpins, Berquet produit de l’image en plus de la fabriquer.

Il produit au sens où il véhicule, au fil de ses séries et même entre elles, un bestiaire humain sombre, glauque et souvent sexuel mais dans ce cas brutalement voilé. Le pari sans cesse renouvelé de Berquet consiste en un jeu sur le pathologique et le normé, le trop-voyant et l’ombrage instinctif : radicalisant l’indicible des scènes érotiques, mêlant le ridicule à la réputation de sérieux du sexe, prenant en photo des appareils photos, retrouvant le mystère jamais disparu de plastiques vivantes, ternissant les photos transpirant le bonheur marital pour le moins congelé. C’est à une mystique sans joie mais pétrie d’un plaisir esthétique sur l’affreux que nous invite le photographe, voisin pour une fois de quelqu’un comme Daido Moriyama.

Pour autant cela fait-il de Berquet un de ces artistes qui ne font que retirer, que figer et fixer, prendre pour enlever ? C’est très certainement une des raisons pour lesquelles ce peintre-photographe fait tant d’effets. Développant une science des objets, une mythologie de la photographie, c’est sous son propre filtre, sous sa pratique et son art théâtral qu’il reconfigure une réalité sans cesse en perdition dans le vulgaire et l’ordinaire. Sans les fanfreluches de l’extraordinaire, à la portée du premier venu, c’est une photographie qui n’est pas dans la course effrénée et effrayante du sens, cherchant à tout prix à déposer une marque. Berquet offre l’impression faite chaire, l’exposition prolongée du pulpeux punctum en y liquéfiant le studium à l’intérieur.

A titre personnel, mes séries préférées sont voyeurs modernes, le corps et bien sûr l’incroyable fétiches (mais les archives sont très bonnes aussi).