Clairières dans le ciel

Comme il est doux de voir un poète catholique si près de sa poésie et si loin de son Dieu. Ses chapelets s’appuient sur la douleur, pas sur la vénération et sa Marie a l’odeur du lys des champs, pas de l’infâme encens tore-larmes. Heureusement entourées par son retour au catholicisme, ses Clairières dans le ciel (et Tristesse) font de Jammes un grand-père de Maurice Carême et un fils de Coppée. On a connu généalogie plus glorieuse mais ça n’empêche pas notre Francis d’être un Rimbaud pastoral, à l’âme toute fine et à la sensibilité fragile, à la bonhomie éteinte par le chagrin et l’athéisme du christianisme (GM). La poésie accueille à nouveau cet ancien catholique, revenu de son illusion d’enfance, dans le giron du rêve :

« Quand donc, pareil à un matelot fortuné,
pourrais-je découvrir la plage de soleil
de ses cheveux épars sur son corps allongé
comme une île nouvelle au milieu du sommeil »

puis elle le conduit doucement au réalisme sans artifice :
« Comme un insecte, la faucheuse mécanique
parcourt le foin. Son cliquetis irrégulier
semble accroître la torpeur qui se communique
à la vigne et à l’horloge de l’escalier
Laissez-moi ne penser à rien. C’est un ennui
que de n’entendre parler que d’appendicite,
de Nietzsche, de la Vie, d’on ne sait quoi ensuite.
Les cornes des beaux bœufs luisent violemment,
et la lumière bleue enflamme le froment.
Les roses du jardin ont une odeur terrible,
et leurs pétales secs sont de sable torride.
Et la lourde écolière ainsi qu’un tournesol
s’endort et son atlas est tombé sur le sol »

Or Jammes a pris son plus grand chagrin d’amour pour une preuve et l’a transformé en amertume :

« Si tout ceci n’est qu’un pauvre rêve, et s’il faut
que j’ajoute, dans ma vie, une fois encore,
la désillusion aux désillusions;
et, si je dois encore, par ma sombre folie,
chercher dans la douceur du vent et de la pluie
les seules vaines voix qui m’aient en passion :
je ne sais si je guérirai, ô mon amie »

C’est là qu’intervient Claudel, ce connard qu’il est de bon ton d’insulter, qui saura bien vite lui mettre le couteau de l’Éternel sous la gorge pour trancher les dernières racines de l’incrédulité qu’Amour avait infecté. Dieu ne lui prit toutefois pas sa poésie ni son lyrisme jamais emprunté, tout naturel, et dont on sent toujours les accents du poète souffreteux perdu en religion :

« Douce année à venir de la Vie éternelle :
Primevères qui ne vous fanerez plus… Ailes
d’oiseau jamais fermées… Iris… Et gaies ombrelles…

Gaies ombrelles d’enfants, et rires d’un Jeudi
qui ne finira plus… Silence de Midi
Joie calme qui s’étend aux champs du Paradis….

J’ai faim de toi, ô Joie sans ombre! faim de Dieu
Lorsque je serai mort, fermez-moi bien les yeux
pour qu’au dedans je voie enfin s’ouvrir les Cieux. »