De adolescentia

Il y a un joli paradoxe désarmant dans ce livre qui pourrait mériter d’être creusé. On est en plein dans le très jeune Cioran (25 ans) encore roumain, dans le Cioran furieux, ivre de sa jeunesse et cependant la plupart des gimmicks du moraliste à venir sont présents et font brillamment leur œuvre. Que ce soit dans le style (ces phrases courtes à la limite de la sentence, ces interronégatives pullulantes) ou dans le fond (des balles noirâtres dans le chargeur, un œil de psychologue affûté très tôt et l’infini dans le viseur), « E.M. Cioran » est déjà là.

Il y a un « mais » et de taille car c’est un Cioran qui cherche l’extase dans le tourbillon, dans la charge et l’imprécation. Combien d’aphorismes commencent par « je n’aime pas » et se terminent en flèches décochées contre toute froideur intellectuelle ou raisonnable. Dès ce premier livre il fait de la connaissance non pas une élévation mais un fardeau, jalousant presque, admirant surtout, la naïveté de l’enthousiaste – figure rêvée – qui reçoit pour lui les insignes anoblissant du véritable sage et de l’idiot. A l’opposé de celui-ci, le ‘’sage’’ oriental ou socratique est cet imbécile qui préfère mourir vivant plutôt que de souffrir et, pense ce Cioran-là, de vivre. Il ne croit pas à la justification de leurs mortifications par une recherche de l’absolu, incroyance provenant de sa lecture des types nietzschéens et qu’il digère avec une énergie assez peu communicative, très empâtée par sa fièvre. Bien sûr le ton sans concession, trop honnête et l’attention pour les choses importantes (pas nécessairement sérieuses) font déjà office de boussole de sa pensée et continueront leur bout de chemin jusqu’à en faire étrangement la principale qualité de sa « réflexion », lui qui pourtant jurait contre les amoureux de la vérité.

« Le savoir est un fléau, et la conscience une plaie ouverte au cœur de la vie. L’homme ne vit-il pas la tragédie d’un animal constamment insatisfait, suspendu entre la vie et la mort ? »

Néanmoins l’outrage, la vigueur chancelante et les invocations puériles sont tous trop mal dégrossis. Les railleries ne changeront d’ailleurs pas beaucoup de cible, si ce n’est au sujet des Orientaux, mais la facette positive passera du tout au tout avec la mort des passions, qu’il a d’ailleurs peut-être volontairement cultivé.

« Si je regrette une chose, c’est que le diable m’ait si peu tenté … »

Ses maîtres mots demeureront évidemment pour longtemps grâce, éternité et musique. Quelque chose toutefois gêne la lecture et ce n’est pas cet inlassable appel à la destruction (qui perdurera) mais la manière choisie : celle de l’enragé, de l’endiablé qui se saoule de la danse mauvaise qu’il fait faire autour de lui, s’illusionnant pour un temps sur son propre compte avant de retomber lourdement et de se mettre à compter les maladresses et les faux-pas. La Transfiguration de la Roumanie en 1936 achèvera probablement ce Cioran qui y aura atteint les cimes de l’aveuglement, cet autre nom du bâtard de l’ivresse intellectuelle. « Celui qui, entre vingt et trente ans, ne souscrit pas au fanatisme, à la fureur, et à la démence est un imbécile ».

J’veux qu’on rit, j’veux qu’on danse, j’veux nazifier comme un ouf