Baudelaire et la religion du dandysme

La deuxième partie du livre, censée être la seule, est le produit d’Ernest Raynaud (1864-1936), poète oublié proche de Jean Moréas et de Maurras (Dupont, avec un t), de leur école romaine, il publie ici une étude assez étonnante de Baudelaire. La proximité (« Baudelaire est mort depuis 50 ans ») et les différents témoignages, qu’en commissaire de métier il croise pour rétablir une vérité correcte (la supposée virginité de Baudelaire, son ameublement, ses rapports dégoûtés avec les maîtresses de ses amis, sa condition psychologique), font l’originalité du livre, du moins à son époque. L’autre mérite est dans cette tentative de démystification du poète maudit, génial, inspiré, blasphémateur creux et apologiste du caca et des cadavres etc. Loin d’en faire une grenouille de bénitier, c’est vers cette religion du dandysme que Raynaud amène son portrait du poète.

Dans une pure logique du ressentiment, le point de départ de Baudelaire aurait été sa répugnance à l’égard de la bourgeoisie hédoniste. Déjà contaminé par le catholicisme, il s’interdit de goûter aux plaisirs qu’il sait n’être qu’une simple affaire de sensation, tout préchi-précha religieux étant excepté. On pourrait craindre à juste titre que Raynaud ne mette à mal la réputation sulfureuse de Baudelaire que pour le remettre dans le rang des auteurs « catholiques avant tout » à la sauce cuistre. En réalité c’est ce point de départ, ce catholicisme et sa morale dont il ne parvient pas à se défaire, ce mépris pour le monde et l’athéisme bas du front, qui vont donner naissance à cette religion baudelairienne du dandysme. Mélange étrange de platonisme et de rêverie, de contemplation de ce qui est en esprit (Jeanne Duval, Mme Sabatier, le bonheur, la Beauté) et pratique actualisée d’un pessimisme de maistrien (« le péché originel explique tout », le dolorisme en moins), cette religion du dandysme est plus dandysme que religion. On y voit Baudelaire non en simple contempteur de son présent, attitude facile et mesquine contre soi, mais en peintre de la vie moderne (puisque c’est sa formule) qui cherche les deux faces du Beau. Quitte à se salir les mains dans l’hideuse fragilité de l’époque, à briser sous ses doigts l’objet de son désir. On regrettera le parti-pris suranné du portrait psychologique trop appuyé, prenant toute la place pour peu d’effets et qui se trouve occulter cette thèse précieuse du dandysme religieux de Baudelaire.

Baudelaire affiche

La première partie du livre, composée par les préfaciers (Jean-François Poirier et Jean-Loup Thébaud), est d’un tout autre genre. Elle s’attaque à exhumer plus précisément la thèse de Raynaud pour la replacer dans une histoire spirituelle du dandysme. Prétexte à un peu de verbiage, on y voit ce dandysme baudelairien incarner une des figures hégéliennes de l’Esprit. A califourchon entre l’ironie et la conscience malheureuse, Baudelaire trouve une fois de plus sa place à la fin d’un monde et à l’orée du nouveau. Il a toutefois une particularité, celle de l’ironie, de pouvoir se trouver tantôt dans l’un tantôt dans l’autre. La dualité artificielle des Fleurs du Mal et des Petits poèmes en prose promeut cette vision d’un Baudelaire premier moderne et dernier romantique, chercheur d’or dans la boue, excavateur du sacré dans un monde à peine conscient de la mort de Dieu. Quel est l’affaire du dandysme dans cette histoire ? Elle fait office de fourre-tout : refus des nouvelles conventions, sélection des anciennes, poil à gratter de la glorification alors séculière de l’artiste et du progrès, superficialité mortelle mais à moitié divine. Il ne lui manque que l’esprit de sérieux pour être philosophe – ou préfacier.