La musique et l’ineffable

« Aujourd’hui tout le monde parle, disserte, raisonne… Et puisqu’à notre tour nous prétendons parler de l’indicible, parlons-en du moins pour dire qu’il n’en faut pas parler et pour souhaiter que ce soit aujourd’hui la dernière fois »

Cela ferait un bon résumé des œuvres complètes de Jankélévitch non ? Car comme d’autres avant lui, il a beaucoup parlé pour dire l’autre de cet indicible, pour dire ce presque-rien qui colore les pages de l’Essai sur les données immédiates de la conscience. Et pourquoi pas se taire plutôt ? Eh bien parce qu’il y a d’autres choses à dire ou du moins dont il est bon, vital, gai – osons le mot : vrai – de penser les contours. Non pas le simple plaisir auto-référencé de penser pour penser mais ce plaisir ajouté à l’augmentation de puissance qui en découle (fut-elle le mauvais tour de la mélancolie).

Tout chez Jankélévitch retourne ici à cet effort bergsonien de description de l’ineffable, qui n’est pas l’indicible, qui n’est pas non plus le silence mais qui en musique révèle peut-être le silence puisque « pour faire du silence il faut faire de la musique ». En dehors c’est ce vague entre-deux collant qu’on appelle bruit voire bruit de fond, celui qui occupe sûrement vos oreilles au moment où vous lisez cette phrase dans votre tête.

Ainsi l’expérience fondamentale de la musique ce n’est pas la composition, pas la lecture de la partition, encore moins la pédanterie de la décomposition de la musique (amis amateurs de symphonie, rangez vos plumes et votre cerveau iodant). L’expérience fondamentale de la musique c’est la recréation ou l’écoute, non pas dans le temps mais par le temps. Encore que la formule soit absurde, la musique est ce qui a besoin du temps pour advenir mais qui n’est pas faite de temps.  Elle paraît suprasensible (pour la transe par la musique il faudra trouver un autre gourou) mais qui est tout le contraire : elle est vibration et phénomène physique à part entière, elle est terrestre au plus haut point, suprêmement terrestre en quelque sorte tant elle pousse les uns dans les bras gras de la fête, l’autre dans ceux de Morphée.

Gabriel Fauré au piano
Gabriel Fauré & chill

C’est là l’athéisme de Jankélévitch, son pessimisme-réalisme : pas de suprasensible dans la musique, pas de Dieu de Bach, pas non plus de dionyserie (Apollon seul c’est-à-dire Gabriel Fauré a ses faveurs) : l’écoute et c’est tout, au plus près de la musique, au plus près de ce presque-rien qui, selon la formule consacrée par Vladimir lui-même, fait tout ou presque. Reste que les esprits z’objectifs, les âmes exaltées de « mini-kiff transcendant » trouveront ici leur remède et leur antidote.